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Du côté de Korba, en Tunisie

Grand Angle Info non vérifiée Info vérifiée , Tunisie - 22 avril 2012

« La Tunisie, c'est la bière ici et la mosquée là-bas. C'est ça la démocratie, le pouvoir de choisir la bière ou la mosquée ou les deux » nous dit Lassad, serveur dans un bar fermé qui vend de l'alcool, en nous accueillant. Après cela il me prendra la main en m'assurant, en guise de bienvenue, que l'affaire Merah qui a explosé quelques jours avant notre arrivée en Tunisie n'est qu'un film, qu'il ne s'agit en rien du Maghreb. « C'est le film de Sarkozy » nous affirme-t-il comme pour nous rassurer.

On ne peut s'empêcher lors des premiers pas de constater les différences avec « l'endroit d'où l'on vient ». Après, cela doit disparaître. Au second jour, déjà, cela commence à s'atténuer.

Ici, les gens regardent. Nous avons perdu cette habitude chez nous, les occidentaux du Nord, étriqués dans nos méga-machines urbaines. Regarder ce qui se passe, ce qui bouge, regarder dans le vide pour y comprendre l'énergie des mouvements, ce vide qui a l'air bien rempli à travers leurs yeux. Cela nous surprend, nous semble incroyable, amusant, typique, de voir tous ces tunisiens attablés aux terrasses, du matin au soir, à additionner cafés et cigarettes. Du matin au soir ils restent là, à regarder la rue, à se croiser, à échanger. Les plus vieux sont étrangement les plus actifs. Ils discutent à plusieurs, parfois en tapant du poing sur la table, ils jouent aux dominos ou aux échecs. Les plus jeunes sont contemplatifs. Les plus jeunes encore sont rivés, eux, vers des écrans de télévisions qui servent chaque jour leurs lots de matchs de foot.

Alors au milieu de ce public aux allures passives, nous nous sentons observés, nous qui n'en avons pas l'habitude, nous qui même parfois détestons l'être. Nous qui refusons de regarder celui qui est en face si nous n'avons pas déjà une relation privilégiée. Le regard est bien différent de celui des amérindiens, qui peut parfois avoir quelque chose d'hostile. Pour une partie de ces derniers, j'étais un gringo, un blanc, quelqu'un de la race des pilleurs. Ici en Tunisie je suis l'européen, le français, un lointain cousin, parfois un frère. Tout au moins je suis un voisin ; bien qu'étant à mille lieux des traditions et des coutumes locales.

Observer, je m'y livre : D'abord les paysages incroyables, les rues, les maisons, sans retenue. Les gens avec plus de pudeur, même si ce sentiment s'assoit sur quelque chose qui me semble inutile. C'est quelque chose qui chez nous s'apparente au respect. Baisser les yeux pour manifester une reconnaissance, qui a un étrange goût de soumission.

On parle beaucoup du travail des tunisiens entre nous, français. De ce rapport étrange qu'ils ont avec le travail. Pourtant, le plus étrange me semble être notre incapacité à le ressentir comme un rapport sain. Notre rapport au travail est généralement aliénant. Nous travaillons beaucoup pour pouvoir consommer beaucoup. Nous consommons rarement le fruit de notre travail mais plus souvent le fruit du travail de celui qui consomme le fruit du notre. Autant d'intermédiaires, et nous savons les multiplier, rend notre appréciation de la valeur du travail totalement subjective. Un fruit ou un légume que nous achetons a la valeur de son prix de vente, indiqué sur une étiquette. En Tunisie, un fruit ou un légume a la valeur du travail de l'homme ou de la femme qui a travaillé la terre, qui a planté, entretenu et récolté le fruit ou le légume et qui vient nous le vendre. C'est en cela qu'ils sont de redoutables commerçants. Car ils ont conservé la capacité à fixer les prix et à les faire bouger à souhait, malgré la présence ou non d'une concurrence, quand nos prix à nous sont indexés aux valeurs des marchés internationaux, qu'ils tiennent compte ou non de la rentabilité du travail des hommes.

Nous avons fait un calcul rapide. Le salaire minimum en Tunisie est approximativement de 250 dinars soit 120 euros. En France il est à peu près dix fois plus élevé. Le coût de la vie en revanche est seulement trois fois supérieur en France par rapport à la Tunisie. Or le salaire minimum, ici, s'il n'est pas synonyme d'une vie confortable, permet néanmoins de se nourrir et de se loger, même modestement. Le SMIC français, a lui seul, ne permet guère davantage dans les zones urbaines lorsqu'il n'est pas associé à des prestations sociales. La principale différence entre le français et le tunisien n'est pas le niveau de vie mais bien le niveau de consommation de biens de seconde nécessité.

Le rapport entre tunisiens et français est étrange, complexe, du fait sans doute de l'histoire des deux peuples. Il faudra beaucoup d'années et de générations pour que cela évolue. Car les aînés transmettent aux enfants des codes qui perdurent. Notre histoire commune, notre passé nous emprisonnent dans ces codes. On ne peut hélas pas s'en émanciper sauf quelques passe-droit. Et il semble qu'il en soit de même pour les tunisiens. Dès lors la rencontre est orientée, la découverte est biaisée et les frontières sont bien plus importantes que celles qui nous séparent des Touaregs, des Massaïs ou des Mongols.

Nous ne sommes pas égaux. Nous n'avons pas les mêmes choses à échanger. Le rapport s'installe, qu'on le veuille ou non, sur la monnaie, selon la volonté des premiers colons. L'histoire est un spectre tenace que calcifie la mondialisation. Et pourtant il existe tant de terrains sur lesquels nous sommes à parts égales, où les échanges sont possibles et indispensable. Pour parvenir à ces instants de grâce il faut dépasser les codes, n'être plus un touriste mais un invité. Pour cela rien de tel que de s'éloigner des sentiers balisés.

C'est au cœur de la médina de Korba, dans une maison très rudimentaire, humide, non chauffée, sans isolation, où nous reçoit une amie, chez qui nous mangeons dans une pièce de vie unique qui semble lui servir de salon, de salle à manger et de chambre, c'est dans le ventre de la vraie Tunisie, loin des hôtels français et des restaurants touristiques, que nous prenons conscience enfin de l'immense et bienveillante hospitalité des tunisiens. Dans ces instants, il n'est plus question de pouvoirs. Les codes changent. Et si le spectre n'est jamais bien loin, ces instants sont de véritables pierres précieuses.

La force vive de la Tunisie réside sans conteste dans sa jeunesse. Une jeunesse qui grouille partout dans un mouvement perpétuel. Une jeunesse entre passé et présent, sans époque, de toutes les époques. Ici il y a des adolescents qui foncent sur leurs scooters cabrés en faisant hurler leurs moteurs, juste à côté il y en a un autre qui fonce au galop sur un cheval devant une assemblée de jeunes filles épatées. Il y a ce jeune berger habillé de marques, ces légions de jeunes femmes aux abords des usines, durant leur pause repas, vêtues de blouses roses, comme on pouvait en voir en France il y a bien cinquante ans.

Dans le port de Kelibia la Tunisie change de visage. Les marins ne sont pas des hommes comme les autres. Ils ne vivent pas comme les autres. Dans le port règne un soudain sentiment de liberté et de paix. Les hommes travaillent le bois à l'ombre de gros bateaux de pêche mis à sec. Ils sculptent ici et là des pièces. Lorsqu'on remet un bateau à la mer après réparations, c'est à l'aide d'une grue immense.

Mais là encore le contraste est saisissant. Alors qu'en France la machine a remplacé le travail de l'homme et que dans bien des cas elle surveille celui-ci, le contrôle, ici, c'est presque l'inverse. Les hommes s'attroupent autour de la machine. Ils la surveillent. Ils la corrigent à la force des bras. Un vieil homme muni d'un rouleau de peinture donne les derniers coups de couleur sur la coque quelques secondes avant la mise à l'eau.

Il fallait passer une petite grille pour pénétrer sur ce chantier préservé de l'agitation des rues des villes tunisiennes. Une grille que surveillait un jeune chat roux installé à l'ombre des docks.

A l'entrée de chaque ville, dans à peu près toutes les grandes rues, sur les ronds-points, dans les commerces et dans bien d'autres endroits, les multiples portraits de Ben Ali, président déchu, ont cédé la place à une quirielle de panneaux publicitaires. On y voit parfois des femmes blanches en petites tenues qui vantent soit des produits intimes soit des produits minceur. En plus du décalage évident qu'imposent ces nouveaux panneaux publicitaires, on peut en venir à s'interroger sur la dictature du marketing qui n'a rien à envier au culte de la personnalité de Ben Ali.

A l'époque où l'eau n'est pas encore assez chaude pour voir les plages se recouvrir de vacanciers, il est bon de marcher sur la plage. On y croise des amoureux qui s'isolent pour se tenir la main, s'embrasser ou simplement rester assis des heures, côtes à côtes, face à la mer. On y croise aussi des gamins qui y jouent au foot. On y croise enfin des pêcheurs qui plantent dans le sable leurs cannes et scrutent l’horizon. Je n'ai vu aucune pêche miraculeuse mais une famille entière, assise autour du patriarche, canne en main. En réponse à notre bonjour ils nous ont invités à prendre le thé avec eux. La mère de famille avait à côté d'elle, à même le sable, un petit brasero sur lequel était posée une théière. Nous n'avons échangé qu'une salutation et la voilà déjà en train de laver un verre et de nous servir. Après cela la conversation s'engage sur le fruit de la pêche. La jeune fille nous montre deux petits poissons qui sortent juste de la mer. Nous restons un peu avec eux, les remercions et poursuivons notre route le long des vagues. En silence, à savourer le goût très fort de ce thé, et avec, l'émotion d'une telle rencontre, d'une telle hospitalité, d'une telle amabilité, d'une telle facilité de contact, d'une telle humanité qui nous fait défaut à l’ordinaire.

L'humanité c'est aussi tout ce qu'il y a dans le sourire de Lassad lorsqu'il nous invite chez lui pour manger. Ce patriarche, père de trois filles dont deux ont déjà quitté la maison, qui nous offre un festin, qui s'installe en bout de table et qui nous regarde nous régaler. La femme non loin, en cuisine et parfois aux côtés de son homme, qui nous sert avec une incroyable bienveillance et qui n'a pourtant rien d'une épouse asservie. La jeune fille de Lassad qui tourne autour de la table, tantôt serveuse, tantôt princesse. Et ce père en bout de table, qui travaille comme serveur, six jours sur sept, dix heures par jour, qui ne montre jamais la moindre fatigue, droit, fier, élégant, avec des flammes dans le regard, cet homme qui transpire la sagesse. C'est son sourire qui me marquera le plus et que j'emporterai en France.

 

Texte : Paul Barthe / Photos : Allan Thiebault.
Plus de photos et de reportages sur paulbarthe-auteur.fr. et thiebault-et-barthe.com.

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